« Le numérique est le principal allié de ceux qui font de la vérification de faits. »

Le MediaLabo a réalisé une série d’entretiens avec les Lauréats du Prix Francophone de l’Innovation dans les Médias. Le deuxième entretien a été accordé à la première organisation indépendante de vérification de faits en Afrique, Africa Check qui a remporté le deuxième prix.

Le MediaLabo (LML): Qu’est-ce que le « fact checking » ?

Africa Check (A.C.) :Le « fact checking » (vérification de faits) est mot emprunté de l’anglais. Certains vous diront que c’est un genre rédactionnel à part entière. Nous considérons que ce sont des enquêtes, même si elles diffèrent de celles menées par WikiLeaks ou Panama papers par exemple. Nous partons des informations qui sont dans le domaine public comme les propos tenus par des figures publiques importantes ou les informations relayées dans la presse qui portent sur des sujets importants. Nous savons que certaines des informations diffusées dans la presse ne sont pas vraies. Notre travail consiste à nous assurer de la véracité ou de l’exactitude de ces informations qui sont déjà accessibles au public.

LML: En quoi la vérification des faits est une activité importante dans le domaine de l’information et sur le continent africain ?

A.C.: La vérification des faits est importante non seulement sur le continent africain, mais pour tous ceux qui recherchent la vérité. Avant de prendre des décisions, les décideurs publics se basent sur des informations. Nous essayons donc de mettre à la disposition du public des informations officielles et vérifiées, parce que tout ce qui est relayé par les canaux officiels ne s’avère pas toujours être vrai. Nous essayons, autant que faire se peut, de prendre un peu de recul par rapport aux informations qui ont été transmises car le public peut avoir tendance à considérer que ce qui lui est mis à disposition comme information est vrai. Nous encourageons ainsi à notre manière ceux qui mettent de l’information à disposition du public à vérifier les faits et à ne pas diffuser n’importe quoi.

LML: Pour vérifier des faits, il est nécessaire d’avoir accès à l’information. Quelles sont les difficultés que vous rencontrez et quels sont les atouts du numérique dans l’accès à l’information ?

A.C.: La principale difficulté des vérificateurs de faits en Afrique est l’accès à l’information. Par ailleurs, une information accessible n’est pas nécessairement complète ou actualisée. C’est une difficulté supplémentaire. Cela n’empêche qu’ aujourd’hui , le numérique est le principal allié de ceux qui font de la vérification de faits. Sur certains sujets, tout ce dont on a besoin se trouve sur internet. Il suffit de savoir utiliser les moteurs de recherche pour trouver les bons documents, par exemple des rapports réalisés par des experts indépendants et neutres qui permettent de juger de l’objectivité et de la véracité d’une information déjà mise à la disposition du public.

LML: La vérification de faits est une activité qui demande du temps, comment fonctionnez-vous et comment arrivez-vous à trouver ce temps notamment par rapport à votre modèle économique ?

 A.C.: La vérification de faits est une forme de « journalisme lent ». Il est nécessaire de prendre son temps, pour ne pas passer à côté de la vérité. Certains sujets peuvent nous occuper pendant un mois, d’autres une semaine. Il suffit parfois de faire une bonne recherche pour trouver les informations nécessaires, boucler l’article et le mettre en ligne. Il peut également arriver qu’on abandonne certains sujets, au bout d’un certain temps, faute d’accès à la bonne information. En tant que vérificateur d’informations, on n’a pas le droit à l’erreur.

LML: L’information est-elle gratuite sur votre site ?

A.C.: Les informations publiées sur notre site sont gratuites, nous demandons cependant à ceux qui les utilisent de les sourcer.

LML: Comment assurez-vous votre financement ?

A.C.: Nous sommes une organisation à but non lucratif, les informations mises en ligne sont gratuites. Vous comprenez donc que notre modèle économique repose essentiellement sur des dons des fondations. A Dakar, notre principal bailleur est OSIWA (Open Society Initiative for West Africa). D’autres fondations interviennent et nous avons également des donations individuelles.

Depuis quelques mois cependant nous avons un service commercial et marketing qui propose essentiellement des formations, permettant ainsi de générer des revenus complémentaires.

LML: Quels rapports entretient Africa Check avec les autres médias sénégalais ?

A.C.: Les rapports sont bons, notre rubrique « Africa Check dans la Presse » permet de s’en rendre compte. Le travail que nous faisons intéresse non seulement la presse sénégalaise, mais aussi la presse francophone dans son ensemble. Il n’y a pas un seul article publié qui n’ait pas été repris par un organe presse, un média en ligne ou une radio, preuve que le travail que nous faisons les intéresse. Nous entretenons des relations de collaboration puisqu’ils sont les premiers destinataires du travail que nous faisons.

LML: Quelles sont vos perspectives de développement ?

A.C.: Nous nourrissons des ambitions de développement aussi bien pour la rédaction anglophone que pour celle francophone. Nous avons débuté en 2012, pour la rédaction anglophone avec l’ouverture d’un bureau à Johannesburg. Nous avons ouvert fin 2016, un bureau à Nairobi et un autre à Lagos. Nous sommes en train de nous étendre en Afrique anglophone. Pour l’Afrique francophone, nous avons démarré avec le Sénégal il y a 17 mois. Dans les prochaines semaines, nous entendons poursuivre notre politique d’extension avec l’ouverture d’un bureau à  Abidjan, qui est un pays important en Afrique de l’Ouest francophone. Nous mettons pour le moment l’accent sur le Sénégal, mais nous allons graduellement nous étendre. Il y aura Abidjan d’abord, après évaluation de cette ouverture, nous envisagerons la Guinée, le Mali et le Burkina-Faso. Notre ambition est de couvrir d’ici trois ans, quatre pays francophones de l’Afrique de l’Ouest.

LML: Quels conseils vous donneriez à de jeunes entrepreneurs/innovateurs dans les médias qui souhaiteraient faire de la vérification de faits ?

A.C.: Pour bien faire de la vérification de faits, il faut toujours garder à l’esprit que ce qui est officiel n’est pas toujours vrai. Nul n’est à l’abri de la manipulation. Vu que les journalistes n’ont plus le monopole de la collecte et de la diffusion de l’information, c’est la vérification de l’information qui peut redonner du sens au métier. La vérification d’information est une arme, dans cet océan d’informations, c’est une boussole qui permet aux uns et aux autres de s’orienter. Entre autres stratégies, il faut toujours rechercher la source première des informations plutôt que de citer celui qui cite.

Pour donner un exemple, les autorités politiques sénégalaises, en contradiction avec les chiffres fournis par l’Agence nationale de la Statistique et la Direction de la Prévision et des Études économiques ont annoncé que le taux de croissance serait passé de 1,7% à 6,5% pendant le quinquennat de S.E. M. Macky SALL. Les chiffres réels et vérifiés font état d’une croissance de 3,5%, ce qui est assez loin des chiffres avancés par les politiques.

Il est donc nécessaire d’avoir l’esprit critique, être un peu sceptique. Chaque fois que l’information vous semble surprenante, incroyable, incomplète, creusez.

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